70° anniversaire du 1er Octobre 1949

publié le 1 oct. 2019, 05:47 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 1 oct. 2019, 06:01 ]

    Lorsque Mao Zedong proclame la République populaire de Chine, le pays sort exsangue des invasions étrangères et de la guerre civile contre le Guomindang. De la féodalité, l’empire du Milieu passe, en soixante-dix ans, à la deuxième puissance mondiale.

    Cinq minutes, comme une virgule, à l’échelle des millénaires. Cinq minutes qui bouleverseront la Chine, l’Asie et le monde. Il y a soixante-dix ans, le 1er octobre 1949, depuis la terrasse de la Porte céleste, une foule de 300 000 personnes écoute Mao Zedong célébrer ce « peuple (qui) s’est levé ».

Mao Zedong annonce la fondation de la République populaire de Chine à Pékin en 1949. Imago/Rue des Archives

    De sa voix monocorde, Mao tourne la page de l’humiliation occidentale, La Chine humiliée : les traités inégaux (1839 - 1864) 2ème partie des pancartes « Interdit aux chiens et aux Chinois », de la décadence, de l’écrasement par les forces étrangères, qui ont favorisé le commerce de l’opium afin de contrôler les ports, et du règne par le sang de l’armée impériale japonaise…« John RABE, le juste de Nankin », 2009, Florian Gallenberger  Dans un article sur la démocratie populaire, Mao revient sur les éléments qui ont rendu possible la victoire : « Si l’Union soviétique n’existait pas, s’il n’y avait pas eu de victoire à l’issue de la Seconde Guerre mondiale antifasciste, si, ce qui est particulièrement important pour nous, l’impérialisme japonais n’avait pas été anéanti, si les pays des démocraties populaires n’étaient pas apparus en Europe… la pression exercée par les forces réactionnaires internationales aurait certainement été beaucoup plus forte qu’elle ne l’est aujourd’hui. Aurions-nous pu, dans ce cas, remporter la victoire ? Certainement pas », écrit-il. La République populaire est proclamée. Alors peuplée de 475 millions de personnes, le quart de l’humanité, la Chine est de nouveau maîtresse de son destin. Et a la charge de présider au destin de 56 nationalités, 55 minorités, selon la classification officielle des années 1960. Tout est à construire, tant de féodalités, dont le père de Mao, un propriétaire terrien tyrannique, est l’incarnation, restent à abattre.

    Parmi les premières lois adoptées, celle sur le mariage datée de juin 1950 qui brise la famille patriarcale, autorise le divorce et assure l’égalité juridique de la femme avec l’homme. L’interdiction du bandage des pieds, prise par la première République en 1912, devient réellement effective après la victoire des communistes. Le même mois, 47 millions d’hectares, divisés en parcelles trop exiguës du fait de la pression démographique, reviennent aux paysans exploités, ceux-là mêmes qui contribuèrent à l’avancée de l’Armée rouge. Déjà, à l’époque de la Longue Marche 15 octobre 1934, CHINE : la Longue Marche commence.., les victoires remportées sur les troupes de Tchang Kaï-chek s’accompagnent d’une redistribution des terres. Une fois la République populaire proclamée, les réunions de combat entre paysans sont le prélude à d’innombrables « règlements de comptes, jugements et exécutions publiques de propriétaires fonciers », explique de son côté l’historien Lucien Bianco, spécialiste de la paysannerie chinoise.

Pékin poursuit un but : devenir une nation moderne qui reprendrait sa place dans le monde

    Dès la fin de l’année 1952, 40 % des cultivateurs sont regroupés au sein d’équipes de travail. Jusqu’alors, la coopération était           « volontaire et circonscrite aux parents, voisins, amis, membres d’un même clan », précise Lucien Bianco. Le parti manœuvre toutefois dans la contradiction. La marche vers la collectivisation est progressive mais tarde à produire les résultats escomptés. Pire, la disette frappe. En 1955, le responsable des affaires rurales, Deng Zihui, propose de consolider les coopératives avant d’aller plus loin. Mao fustige ces camarades qui traînent « clopin-clopant, comme une femme aux pieds bandés », et accélère le processus. Pour rétablir son autorité, la campagne des Cent Fleurs, de 1957, invite les intellectuels à critiquer le parti. La répression ne tarde pas et fera plusieurs centaines de milliers de détenus, de déportés et d’exécutés.

    Dans les mois qui précèdent la victoire des communistes sur les nationalistes du Guomindang en 1949, Mao identifie un autre adversaire : « L’impérialisme existe encore près de nous et c’est un ennemi très cruel, il faudra encore beaucoup de temps pour que la Chine réalise pleinement son indépendance économique. Celle-ci ne sera atteinte que lorsque l’industrie sera développée et que la Chine ne dépendra plus économiquement des puissances étrangères. » La Chine qui émerge poursuit un but : devenir une nation moderne qui reprendrait sa place dans le monde. En 1958, le Grand Bond en avant des communes populaires vise ainsi à combler le retard industriel et à rattraper l’économie du Royaume-Uni en quinze ans. 1959-1962, La Chine : l’illusion du "Grand bond en avant"… Pour cela, Mao mobilise la paysannerie pour la production d’acier. Les champs sont délaissés pour les hauts-fourneaux et même les casseroles sont fondues pour satisfaire aux objectifs. Une folie qui entraîna la famine et la mort de 36,5 millions de personnes.

    Alors que le Grand Bond en avant bat son plein, le ministre de la Défense, Peng Dehuai, l’un des fondateurs de l’Armée populaire, revient catastrophé de son Hunan natal, où il n’a pu que constater les ravages de la campagne maoïste. Il ose dans une lettre ouverte : « Si les paysans chinois n’étaient pas bons comme ils le sont, il y a longtemps que nous aurions connu un incident hongrois. » Cette référence directe à l’insurrection de Budapest en 1956 laisse penser à Mao que l’URSS est derrière ses attaques. Khrouchtchev avait déjà laissé poindre une critique des communes (populaires), c’en est trop pour Mao, qui lance, en 1966, la Révolution culturelle, sa grande campagne contre les révisionnistes.Il y a cinquante ans la révolution culturelle... Et jettera le pays dans un chaos qui durera dix ans, jusqu’à la mort de Mao et l’arrestation de la bande des Quatre. « La Chine depuis 1949 a pleinement restauré sa souveraineté, construit un État moderne et jeté les bases d’une économie puissante. Le prix payé pour y parvenir par le peuple chinois a été terrible et les crimes commis inexcusables. Mais la Chine a réussi la révolution industrielle que les nationalistes du Guomindang avaient ratée. En rester à cette constatation serait ignorer d’autres traits que l’on discerne : la combativité des paysans, qui ont arraché une certaine liberté de réunion et de désignation de leurs responsables locaux. La vigueur d’une classe ouvrière, qui parvient à arracher des mesures sociales susceptibles de permettre l’édification, demain, d’une sécurité nationale », souligne l’historien Alain Roux.

Le PCC continue de tirer sa légitimité de cette fierté nationale retrouvée

    L’arrivée au pouvoir de Deng Xiaoping en 1978 annonce en effet l’ère des réformes économiques et de l’ouverture.Puissance chinoise : c) le Shangaï de Deng Ces mutations n’entraînent toutefois pas de rupture politique profonde. La Chine s’enrichit des « pensées » de Mao Zedong, puis successivement Deng Xiaoping, Jiang Zemin, Hu Jintao et Xi Jinping, sans jamais opérer de rupture brutale. Soixante-dix ans après la proclamation de la République, le PCC continue de tirer sa légitimité de cette fierté nationale retrouvée et de « la fourniture à la population d’une stabilité, d’une sécurité et d’une protection minimales », comme l’explique l’économiste Michel Aglietta. La population met également au crédit des dirigeants d’après 1949 le retour de la Chine comme grande puissance sur la scène internationale.Quand la Chine bouscule Bretton Woods.... Enfin, elle a le pouvoir de s’affirmer en intégrant l’Organisation des Nations unies (1971) et son Conseil de sécurité, en établissant des relations avec ses voisins la même décennie, en organisant les jeux Olympiques de 2008, l’Exposition universelle de 2010 et en participant au G20. Mieux, elle a désormais la capacité de se projeter à l’extérieur de ses frontières grâce aux Routes de la soie Routes de la soie : ouvertures et barrages et fait la démonstration de ses progrès fulgurants en termes d’exploration spatiale. Soixante-dix ans après la proclamation de la République populaire, la Chine, désormais peuplée de 1,395 milliard d’habitants, rivalise avec les États-Unis pour la première place mondiale. Un défi que le pays-continent compte relever d’ici trente ans pour le centenaire de la République. La reconnaissance de la Chine par l’ ONU vaut évincement de Taïwan comme représentant du peuple chinois. Elle parvient ainsi à une étape essentielle de sa révolution qui rêve d’unité territoriale et de réintégration des territoires perdus au profit des nationalistes ou de l’étranger, comme c’est le cas de Hong Kong et de Macao.

    Quelques jours seulement après la fin des jeux Olympiques de Pékin, l’ancien membre de l’Assemblée nationale populaire Lau Nai-keung livre le sentiment général dans le quotidien South China Morning Post et n’hésite pas à renvoyer l’acte fondateur de la Chine moderne à l’anecdote : « En regardant en arrière, on se rappelle Mao Zedong, qui, le 1er octobre 1949, déclarait : “Le peuple chinois s’est levé”. La déclaration sonnait dans le vide, comme une déclaration d’intention. Quand, soixante ans plus tard, le 8 août 2008, son successeur de la quatrième génération, Hu Jintao, a officiellement ouvert les jeux Olympiques, on peut dire, sans aucun doute possible, que “le peuple chinois s’est levé”. La Chine est désormais une force avec laquelle il faut compter ; elle a rejoint le club des nations incontournables. » L’affirmation sur la scène internationale est incontestablement assumée par le président Xi Jinping, qui brandit le « rêve chinois » à la face du monde. Le pays n’est plus seulement l’usine du monde, mais un moteur politique et diplomatique. Le temps où Deng Xiaoping recommandait discrétion et longueur de temps semble bel et bien révolu.

Lina Sankari
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