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FRONTIERES DES PECO (3ème partie) : LA FRONTIERE GERMANO-POLONAISE DE 1920

publié le 11 janv. 2013, 10:10 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 3 févr. 2019, 05:34 ]

    NB. Concernant la frontière orientale de la Pologne, lire - sur ce site -  Frontières PECO (4ème partie) : La Pologne et sa frontière orientale (Biélorrusie, Galicie-Ruthénie)(atlas) ainsi que FRONTIERES PECO (5° partie). 1918-1921 : La Pologne et "la ligne Curzon" enfin leFrontières PECO (6° partie) : le pacte germano-soviétique de 1939 et ses implications territoriales.

  


 

Cette carte n°14 tend à prouver que la pente naturelle de la Pologne polonaise (le "polonisme" de De Martonne) est le bassin-versant de la Vistule, et celui de la Warta, affluent de l’Oder, mais Vistule et Warta sont reliées par un canal (le Canal de Bydgoszcz), car on est ici dans la grande plaine germano-polonaise où tout est désespérément plat. La Pologne est westbound comme disent les anglo-saxons. Pourtant, son histoire est largement tournée vers l’Est, russe et blanc-russe, vers la Lituanie. Je mets à part le Nord de cette Pologne version 1815 qui appartient au bassin-versant du fleuve Niémen.









 Frontières orientales de l’Allemagne en 1919-1920

 

Carte n°15 : La frontière OCCIDENTALE de la Pologne :

 source : Ostdeutsche Heimat in karte, List Verlag, Francfort, Munich, Berlin, Hamburg, 1950, 52 pages. 

     Il n’y eut pas de frontière plus contestée que celle de la Pologne occidentale et de l’Allemagne en 1918.(sauf, je rectifie, celle de la frontière orientale de la même Pologne...).


    Le point fondamental est la partition de l’Allemagne en deux parties : la Prusse orientale est séparée de la Poméranie et de Berlin (Brandebourg)  par le corridor de Dantzig. La carte ci-dessus, numérotée 15, est d'origine allemande et datée de 1950 = on est en pleine Guerre froide...

 

  1. Le corridor de Dantzig.

    Cette séparation n’est pas nouvelle : elle a duré jusqu’au premier partage de la Pologne en 1772.    Sur la carte il est indiqué :

Grenze des Deutschen Reiches bis 1918 : frontière de l’ État allemand jusqu’en 1918

Westpreußen, Posen an Polen : Prusse occidentale, Posnanie données à la Pologne. La couleur vert-de-gris est légendée "ohne Abstimmung abgetrennte Gebiete" soit "région détachée de l’Allemagne sans organisation de referendum". Les auteurs laissent entendre que si l’on avait demandé leur avis à la population, la séparation n’eût pas été possible. Que tout cela est anti-démocratique. C'est le fameux "diktat". Comme l’arrachement de l’Alsace-Moselle à la France en 1871 en quelque sorte. Sauf que la Posnanie –appellation allemande de la Grande Pologne- est majoritairement peuplée de Polonais, nous y reviendrons.

 

  1. Autres territoires perdus par l’Allemagne et non soumis à plébiscite.

 

Carte n°16 Dantzig Memel

    A. C’est d’abord le port de Dantzig lui-même.

    Nous avons vu que Napoléon 1er n’avait pas hésité à extraire Dantzig du reste de la Prusse pour en faire une république indépendante. Mais ce n’était pas une nouveauté : le saint Empire romain germanique a connu des dizaines de cités-États. Et Dantzig est une ville de la Hanse, c’est-à-dire habituée à la liberté municipale. Ce devait être le débouché maritime de la Pologne ressuscitée, les bouches de la Vistule. Problème : Dantzig est une ville de nationalité allemande. C’est pourquoi elle n’est pas attribuée à la Pologne mais est placée sous la tutelle de la Société des Nations (SDN). Il n’empêche : les nationalistes allemands sont furieux et revanchards.

    Voici comment, en 1919, Gallois, professeur à la Sorbonne, présentait la question de Dantzig dans les Annales de Géographie.  

"La nécessité de donner à la Pologne un accès vers la mer avait été proclamée dès le 8 janvier 1918 par le président Wilson dans ses quatorze conditions de paix. Le problème n'a pas été facile à résoudre. Il existe bien, jusqu'à la mer, une zone de population polonaise, mais elle se trouve à l'Ouest de la Vistule, au voisinage de la frontière commune de la Prusse Occidentale et du Mecklembourg. Le vrai débouché de la Pologne vers la mer est le fleuve polonais de la Vistule. Or, le port de la Vistule, Dantzig, est une ville allemande. Slave d'origine, conquise par les Grands-Maîtres de l'Ordre Teutonique, devenue une des principales villes de la Hanse tout en restant sous leur autorité, elle a passé, au XVe siècle, sous le protectorat de la Pologne. La Prusse s'en est emparée en 1793 et l'a gardée en 1815. Les Polonais n'y sont actuellement qu'en très infime minorité, 3 p. 100 au plus, pour une population de 170 000 habitants. II est vrai que la Prusse n'a guère favorisé le développement de Dantzig, dont le trafic, avant la guerre, n'atteignait pas deux millions de tonnes. Par le canal de Bromberg, les marchandises venant de Posnanie étaient attirées vers l'Oder et le port de Stettin. Dantzig n'est même rattachée avec la grande voie ferrée de Berlin à Königsberg et à la frontière russe que par une ligne à une voie. Sans aucun doute, ce port sacrifié bénéficierait de relations plus commodes avec son arrière-pays. C'est la vraie porte de sortie de la Pologne. La solution adoptée par les Puissances a été de faire de Dantzig une ville libre, détachée de l'Allemagne, comprise dans la ligne des douanes polonaises. Un petit territoire lui a été attribué, (…). Il est naturellement stipulé que la Pologne aura libre accès au port, où toutes garanties seront données à son commerce.

"Mais la création de ce petit État libre de Dantzig sépare la Prusse Orientale du reste de l'Allemagne, et contre cette séparation de véhémentes protestations se sont produites. Il n'a pas semblé aux Puissances qu'elles dussent sacrifier à des questions de commodité et de sentiment les intérêts primordiaux de la Pologne".

 

B. Il y a également la question du port de Memel.

Memel.carte n°16

Les Alliés sont d’accord pour créer l’Etat de Lituanie soustrait à la Russie. Principe des nationalités. Les Lituaniens sont catholiques traditionalistes. Mais ce nouvel État a besoin d’un débouché maritime. Principe wilsonien. Le commerce est obligatoire. Voyez le Japon après le débarquement du commodore Perry. Ce sera le port de Memel arraché à la Prusse orientale. A Memel, les habitants sont allemands et luthériens. Ni lituaniens, ni catholiques. Mais lors du recensement de 1925, le territoire comptant 141 645 habitants, 41,9 % se définissaient comme Allemands, 27,1 % comme Memellandish et 26,6 % comme Lituaniens. A cette date -pleine prospérité- une « mémelisation » de ce territoire allemand eût été possible.


    Le professeur Gallois, écrivait en 1919, dans les Annales,

"Enfin, tout à fait au Nord-Est, est détaché de la Prusse Orientale le territoire situé au Nord du Niémen et du bras le plus méridional de son delta (…)…Le port de Memel est compris dans cette zone, habitée en très grande majorité par des Lituaniens et, pour cette raison, destinée sans doute à être rattachée à la Lituanie".

    Sa bonne foi aura été surprise…

    Au-delà de ces questions ethniques, la volonté politique est encore plus explicite ; à la fin des années trente (crise généralisée), les listes allemandes unifiées obtenaient aux élections 85 puis 88% des suffrages exprimés, les listes lituaniennes, le reste.

    Sur la carte n°15, on peut lire : Memelland 1920 abgetrennt. Seit 1924 Autonomie unter Litauen. En 1920, Memel fut en effet détaché de l’Allemagne et mis sous administration française. Un coup de force lituanien amène les Ambassadeurs alliés à mettre en place un statut d’autonomie pour Memel sous autorité de la Lituanie. Nous avons vu que c’est un autre coup de force, mais nazi, qui remettra Memel dans le giron allemand [1].    

 

  1. Les plébiscites de la SDN

    Les régions barrées sur la carte de lignes horizontales rouges ou vertes sont les régions où la SDN a organisé un plébiscite pour connaître l’avis des populations. Abstimmungsgebiete = régions soumises à un vote,

 

        A. Il s’agit d’abord de la Haute-Silésie.

    Le vote a donné une majorité nette au maintien dans le reich allemand (Volksabstimmung 1921, 60% für Deutschland). Mais, plus à l’amont, dans les communes très majoritairement polonaises, la population s’est exprimée pour l’appartenance à la nouvelle Pologne. Il y eut donc partition et les auteurs de l’atlas expriment leur désaccord : trotz Volksabstimmung Ostoberschlesien 1922 an Plen ! En effet, trotz signifie "malgré" ; il faut donc comprendre : "malgré le vote populaire, la Haute-Silésie orientale est attribuée à la Pologne en 1922". Il eût donc fallu, selon eux, garder une minorité polonaise dans la Silésie allemande.

    A vrai dire, la Haute-Silésie pluriethnique fut très disputée, non seulement pour des raisons ethniques mais aussi parce qu’il s’agit d’une région très riche en charbon et minerais (fer, zinc, plomb), minerais dont l’Allemagne est dépourvue. Les banques des deux pays y allèrent de leurs sous pour financer les campagnes électorales. En aout 1919, des Polonais prirent les armes et une véritable guérilla commença. Il fallut l’intervention de forces armées françaises, anglaises et italiennes. Le plébiscite du 20 mars 1921 eut lieu sous haute surveillance. Pour les détails, on peut lire l’article wiki « Le plébiscite de Haute-Silésie » honnête mais qui ne signale pas un « détail » souligné par Beauvois, plus "polakophile", selon lequel "le gouvernement de Berlin avait fait venir par trains entiers des Allemands originaires de la région". Ce qui expliquerait le court succès en faveur du rattachement à l’Allemagne (59,4%). D’où, aussi et surtout, une insurrection de civils polonais suivie d’une nouvelle guerre locale entre Corps francs néo-fascistes allemands et les 25000 hommes de la POW, armée polonaise reconstituée. L’armistice fut imposé par les Alliés et la SDN trancha (voir carte dans l’article pré-cité) plutôt en faveur des Polonais : 29% du territoire disputé, 46% de la population, la plupart des richesses minières et industrielles. 

        B. Il s’agit ensuite des votes en Mazurie (district d’ Allenstein) et dans une partie de l’ancienne (ehem. = abréviation de ehemalig) Prusse occidentale (district de Marienwerder). Cf. carte 15.

    Voici la présentation (avant le vote) par Gallois déjà cité.

"Terre de colonisation allemande, la Prusse Orientale a vécu pendant plusieurs siècles isolée de l'Allemagne, communiquant surtout par mer avec elle. Il suffit que le droit de passage soit garanti par une convention précise. La Prusse Orientale, d'ailleurs, n'est vraiment allemande que dans sa moitié septentrionale (cf. la carte -n°6- des nationalités publiée par De Martonne, G.U. 1931 et reproduite dans la 1ère partie de ce cycle, JPR). Au Sud, dans le pays des lacs de la Mazurie, habitent des populations très proches parentes des Polonais et parlant un dialecte polonais, le kachoube. Un plébiscite y décidera du sort du district d' Allenstein et de son prolongement à l'Est jusqu'à la frontière russe (cercle d'Oletsko). Dans cette même zone du plébiscite est comprise la partie de la Prusse Occidentale attenante au district d' Allenstein : cercles de Stuhm, comprenant Marienburg, de Marienwerder, de Rosenberg, comprenant Deutsch-Eylau. Reste en dehors une petite partie du district d' Allenstein au Sud-Ouest (environs de Soldau), attribuée dès maintenant à la Pologne".

 

    Les résultats seront sans équivoque et montrent que Gallois n’a rien vu venir ou bien a pris ses désirs pour des réalités : 97,8% pour le maintien dans l’Allemagne en Mazurie et 92,4% à Marienwerder.

    Effectuant l’analyse de ces résultats, dans le numéro 163, XXX° volume, année 1921, les Annales de Géographie écrivent :

"le plébiscite devait décider entre les prétentions de la Pologne qui le réclamait en vertu du caractère slave d’une partie de sa population, les Masoures, et celles de Allemagne prétendant que les Masoures malgré le dialecte spécial qu’ils parlent étaient parfaitement germanisés" (…) "Toutes les circonstances ont été favorables aux Allemands Leur propagande a été singulièrement active et habile, celle des Polonais a été faible et a cessé complètement à partir du mois de mai Les Commissions de contrôle qui devaient être composées d’Allemands et de Polonais se sont trouvées entièrement germaniques Rien ne s’est opposé à l’afflux des Allemands, fils de fonctionnaires nés occasionnellement en Prusse orientale auxquels le traité reconnaît le droit de vote et que des organisations officielles sont allées récolter dans toute l’étendue du Reich en leur payant le voyage. Beaucoup de votants ont été impressionnés par la question du change et la baisse des devises polonaises. Enfin, le plébiscite a malheureusement eu lieu au moment où l’invasion bolchevique menaçait Varsovie et où le sort de la Pologne pouvait paraître singulièrement douteux. Aux termes du traité c’est aux grandes Puissances alliées qu’il appartenait de fixer la frontière en tenant compte du vœu des habitants ainsi que de la situation géographique et économique des localités (art 95) notamment en laissant la Pologne pour toute section de la Vistule le plein et entier contrôle du fleuve. (…). La Pologne se plaint qu’on n’a pas suffisamment tenu compte des droits qui lui étaient reconnus pour contrôler la basse Vistule".

    Là encore, on sent le nationalisme anti-allemand percer sous la plume d’éminents géographes français. Le plébiscite, ici en tout cas, a montré qu’en effet, les Masoures étaient parfaitement germanisés [2] mais ils relèvent de la Prusse depuis plus d’un demi-millénaire. Il est dommage que les Allemands n’aient pas compris, quelques temps auparavant, que les Alsaciens-Mosellans étaient, eux, parfaitement francisés.

        C. Hultschiner Ländchen 1920 an Tschechoslowakei = expression qui indique l’annexion par la Tchécoslovaquie du petit territoire de Teschen (voir le cours sur les traités de Versailles).

 

La population de ces territoires.

        Tous les arguments des Allemands au lendemain de la guerre de 1914-1918 tournaient autour de l'idée que des terres peuplées de Germains ont été données aux Polonais, sans plébiscite. l'intérêt du document ci-dessous montre la contraire. On y compare la situation de la natalité générale des régions entre 1900 et 1930.  

    Des pays comme l'Allemagne -y compris le Prusse orientale même s'il faut nuancer - la Tchécoslovaquie, l'Autriche, la Hongrie ont adopté une démographie "moderne" avec une baisse du taux de natalité. Ce n'est pas le cas de la Pologne, et l'on voit que les régions -pas la ville éponyme- de Posen (Poznan), Bromberg, allemandes en 1900, ont en réalité un comportement démographique parfaitement identique à celui du reste de la Pologne. La frontière politique correspond à une frontière dans le comportement démographique.


    carte n°17. (retirée faute de place sur le site). source : extrait de la page 141 de l'atlas WESTERMANN 1982-83 ;


NB. Concernant la frontière orientale de la Pologne, lire - sur ce site -  Frontières PECO (4ème partie) : La Pologne et sa frontière orientale (Biélorussie, Galicie-Ruthénie)(atlas) ainsi que FRONTIÈRES PECO (5° partie). 1918-1921 : La Pologne et "la ligne Curzon"


Bibliographie : sur l'histoire de la Pologne, excellent ouvrage de BEAUVOIS, "La Pologne, histoire, société, culture", Éditions de la Martinière, 2004, 520 pages.


[1] Memel se nomme Klaïpeda en langue lituanienne. C’est aujourd’hui le grand port national, la zone industrialo-portuaire de la Lituanie, héritage de la période soviétique.

[2] Il est exact toutefois que les Corps francs par exemple, les oisifs libérés par l’armistice et la paix, sont allés sur le terrain, en Haute-Silésie et ailleurs, pour faire la campagne du plébiscite.

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