"Malades de la mondialisation" par Jean FURTOS

publié le 20 oct. 2011, 02:57 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 19 sept. 2016, 05:49 ]

Dans la 6° thèse sur Feuerbach, Marx écrit que « l'essence de l'homme n'est pas une abstraction inhérente à l'individu isolé. Dans sa réalité, elle est l'ensemble des rapports sociaux ». Que se passe-t-il lorsque ces rapports sociaux sont détériorés, cassés, détruits, remis en cause, etc…Chef de service à l'hôpital du Vinatier, à Lyon, le psychiatre Jean Furtos est aussi directeur de l'Observatoire national des pratiques en Santé mentale et précaire. C'est lui qui organise, avec le sociologue Christian Laval, le passionnant colloque transversal qui s'ouvre aujourd'hui à l'université Lyon-1 [1]. Dans l’interview qui suit [2], le psychiatre Jean Furtos non seulement montre les ravages des nouvelles conditions de production au sein du capitalisme mondialisée mais montre la justesse de la thèse de Marx. JPR.

À partir de quel moment, dans vos travaux, avez-vous pu faire le lien entre certaines pathologies et la mondialisation économique ?

Jean Furtos. En 1993, nous avons été interpellés par des travailleurs sociaux pour traiter de la souffrance des bénéficiaires du RMI, des jeunes des banlieues déjà, mais aussi des chômeurs de longue durée. On ne savait pas trop quoi faire avec cette souffrance, parce que ces gens n'étaient pas de vrais malades et pourtant ils souffraient vraiment. Puis nous avons travaillé avec des élus locaux, qui sont très souvent sollicités, pour un travail, un logement... On s'est aperçus à ce moment-là que le champ de la santé mentale, ce n'était pas seulement la psychiatrie. C'était aussi le champ de tous ceux qui sont en charge d'autrui : travailleurs sociaux, maires, pédagogues, parents... Les premiers travaux sociologiques sur la souffrance et le stress au travail nous ont également permis de découvrir que des gens qui gagnaient le smic, ou même 6000 euros par mois, pouvaient avoir exactement les mêmes pathologies que des chômeurs de longue durée et des SDF.

Cette unité dans la souffrance vous a conduit à interroger la mondialisation..

Jean Furtos. Oui, nous nous sommes aperçus que ce qui faisait le lien entre l'exclusion des marginaux et la souffrance au travail avait à voir avec les nouveaux modes de management : flux tendus, harcèlement, non-respect des travailleurs, perte de la notion de "bel ouvrage", flux d'argent, de marchandises, de travailleurs... C'est cela, le néolibéralisme : des flux qui l'emportent sur l'économie réelle et la politique. On voulait savoir si nos observations étaient validées par nos collègues des pays émergents (Inde, Chine, Amérique latine), mais aussi aux États-Unis. D'où l'idée de ce colloque.

Dans un appel, vous défendez une nouvelle « écologie du lien social » C'est-à-dire ?

Jean Furtos C'est ce qui permet aux individus de faire lien. La mauvaise écologie, c'est comme le monoxyde de carbone, c'est ce qui empêche de vivre. Ainsi, lorsque des humanitaires interviennent auprès de populations qui viennent de subir une catastrophe, ils ne doivent pas oublier ces liens. Considérer ces populations comme dés séries d'individus ayant un syndrome post-traumatique, c'est rajouter de la catastrophe à la catastrophe. Un individu n'est jamais un individu isolé sauf quand il est mort. Et encore, même mort, on pense à lui, il fait partie de la communauté des vivants et des morts. Lorsqu’un individu est isolé, cela devient pathologique, cela s'appelle de la phobie sociale. Un individu sans l'autre, cela n'existe pas. C'est aussi cela que l'on veut rappeler.

La mondialisation détruit ce lien social mais aussi ce que vous appelez la « saine précarité ». Que signifie ce terme?

Jean Furtos. Le mot précarité n'a pas seulement la signification négative qui lui est ordinairement attaché, synonyme d'incertitude, de risque, de pauvreté. Précarité vient du mot latin « precari » qui signifie « dépendre de la volonté de l'autre, obtenir par la prière ». Une dépendance évidente est celle du bébé, elle est à respecter au même titre que toutes les situations de maladie, de traumatisme, de fragilité particulière, qui rappellent que nous avons absolument besoin de l'autre, des autres, pour vivre. La perversité du néolibéralisme dans sa forme actuelle, c'est qu'il détruit tout ce qui fait office de solidarité et de respect d'autrui. L'assistanat est ainsi perçu comme la perversité absolue. Il faut que chacun paye, que chacun se débrouille par lui-même. C'est pourquoi nous souhaitons la création d'un Observatoire international de santé mentale pour que ceux qui sont responsables des attaques contre cette «saine précarité » soient obligés de répondre de leurs actes.



[1]  Toutes les informations pratiques sur le site congresdescinqcontinents.org

[2] Entretien réalisé par Maud DUGRAND, l’Humanité du 19 octobre 2011.

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