C’est
un film déjà ancien - 1961 ! - mais qui
passe toujours à la télé parce que c’est un bon film de divertissement, d'ailleurs, il est sorti en DVD (2007).
http://canonici.skyrock.com/2939167143-LES-CANONS-DE-NAVARONE-1961-DES-SEQUENCES-A-BONIFACIO.html
Le
scénario (inspiré du livre de l’écrivain écossais MacLean) est limite crédible
mais les Américains ont tellement de tours dans leur sac, n’est-ce pas … En
gros, ce scénario est le suivant : 2.000 prisonniers anglais sont gardés
sur une île de la mer Égée, Kéros, et la Royal Navy veut aller les sauver en envoyant
une escadre de navires. Mais l’accès à l’île passe nécessairement par un
détroit et ce détroit est sous la garde de deux énormes canons allemands basés
sur l’île de Navarone, canons guidés par radars et qui, jusqu’à présent, ont
toujours envoyé par le fond les navires qui ont tenté de franchir le détroit.
L’État-major anglais veut tenter une dernière chance en envoyant sur Navarone
un commando particulièrement "pointu" dans ses compétences.
La
distribution est remarquable avec, entre autres, Gregory Peck (capitaine
Mallory), Antony Quinn (colonel grec Stavros) et David Niven (caporal Miller,
dans le civil universitaire spécialiste en chimie des explosifs) et aussi
Anthony Quayle (Major Roy Franklin).
Huit
fois nominés aux Oscars, le film obtint celui des meilleurs effets spéciaux.
C’est une grosse machine hollywoodienne assurément.
Le
scénario suit une progression logique. D’abord la formation du commando,
ensuite le parcours maritime sur un petit bateau de pêche jusqu’à la falaise de
l’île de Navarone. Parcours non sans écueil avec le survol d’un avion allemand
suivi de l’accostage par un petit navire de guerre dont nos héros se
débarrassent avec dextérité, puis une tempête sans pareille avec un quasi tsunami
qui envoie le bateau de pêcheurs se fracasser sur des écueils au sens propre.
Commence alors l’ascension de la falaise verticale, telle que les Allemands ne
songent pas à une attaque possible à cet endroit-là de l’île. Le commando réussit
(miracle hollywoodien ?) à faire sécher ses vêtements durant la nuit alors
que tous ont été submergés, mais surtout les voici avec un handicap
majeur : l’un des leurs - Roy Franklin - a été gravement blessé par une
chute durant l’ascension de la falaise, jambe cassée, il doit être transporté
sur brancard : pas le plus simple quand on a une telle mission à
accomplir. Ce handicap va mettre l’unité du commando à rude épreuve. Puis
contact est pris avec les résistants grecs de l’île. Traversée de la petite
ville de Mandrakos, chef-lieu, grâce à quoi on apprend que tout un quartier a
été évacué car les coups de canons provoquent des vibrations telles que les
maisons se fissurent. Le blessé est laissé chez un médecin mais le cabinet est
bondé de …soldats allemands vert-de-gris. Le commando est entièrement fait
prisonnier et il y a là une séquence dont je reparlerai : le lieutenant de
la Wehrmacht interroge le blessé qui ne répond pas, bien sûr, puis c’est le
capitaine SS Sessler qui interroge avec d’autres méthodes. Mais le commando est
à la fois courageux et rusé et arrive à maîtriser l’ensemble des Allemands
présents dans la salle et s’habille des uniformes vert-de-gris.
Avec
l’entrée dans la forteresse, la tension monte de plusieurs crans. La
quasi-totalité de l’armée allemande de l’île est rassemblée sur la plage de
sable où elle attend un débarquement anglais : fausse information que le
commando a réussi à transmettre à la Wehrmacht. Tandis que certains membres sont
chargés de faire diversion dans la forteresse, Mallory et Miller, en camion et uniformes
allemands, doivent exploiter la confusion créée pour pénétrer dans le saint des
saints : le réduit où se trouvent le logement des artilleurs et l’accès
aux canons, accès fermé par une porte blindée épaisse comme l’humour des SS. On
se dirige vers la scène finale. La porte est ouverte, Mallory se débarrasse de
deux ou trois soldats gêneurs et pénètre avec Miller dans le sanctuaire. Ils
ferment la porte derrière eux mais négligent un détail et une sirène stridente se
met à retentir.
Branle-bas
de combat du côté des artilleurs qui doivent ouvrir la porte blindée de
l’extérieur, ce qui n’était pas prévu mais, quant à lui, Miller se met au travail
pour truffer d’explosifs les canons et leur antre. Mallory et Miller sortent en
plongeant dans la mer sur laquelle les attend un membre du commando, Maria
Pappadimos (formidable présence d’Irène Papas) avec un petit bateau à moteur.
Scène finale avec feu d’artifice vu de la mer, toute l’île ressemble à l’Etna
en éruption… Les sirènes des navires anglais qui se dirigeaient vers Kéros
retentissent : joie partagée.
Bon
film de divertissement, immense succès planétaire mais le rôle de ce site n’est
pas de faire du cinéma. Ma valeur ajoutée, s’il y en a une, réside dans
l’apport de faits historiques. Je fais deux critiques :
Le
film est tourné en 1961, pleine guerre froide : la crise du mur de Berlin
date de la même année. Il faut justifier cette alliance avec des Allemands
auteurs de tant de crimes. L’astuce de la propagande occidentale est de faire
le distinguo entre les Allemands de la Wehrmacht qui, bon, allez, font leur
boulot de militaires et, d’autre part, les SS et la Gestapo, qui, alors oui,
sont des salauds et des criminels absolus. Dans le film, cette distinction est
opérée, dans le cabinet médical où le SS Sessler joue avec son pistolet sur la
jambe gangrénée de Roy Franklin et où le lieutenant de la Wehrmacht dit à
Mallory "nous ne sommes pas tous comme Sessler".
Ce Sessler est interprété par un acteur
né en Lituanie et a des yeux bleus clairs comme la glace de la Baltique gelée. De
plus, en tournée dans sa forteresse, le général, bien reconnaissable avec sa
capote kaki aux larges revers rouge vif, surprend le même Sessler dans une
séance de torture de Roy Franklin, le tance et lui impose d’utiliser de la
Scopolamine. Je cite ici l’article de Wiki : "La scopolamine
a été testée comme sérum de vérité pendant la Seconde Guerre mondiale. Le
romancier Alistair MacLean fait souvent référence à la scopolamine dans ses
romans sur la Deuxième Guerre mondiale, utilisée comme sérum de vérité (Quand
les aigles attaquent, Les Canons de Navarone...)". En réalité, la
Wehrmacht qui est issue d’une longue tradition prussienne a commis autant de
crimes de guerre que les SS. Dans son livre, justement intitulé "Les crimes de la Wehrmacht" [1],
Wolfram Wette -
université de Fribourg-en-Brisgau -, montre que la construction de
l’image
d’une Wehrmacht "propre" a été motivée par la Guerre froide et par les
ambitions des ex-généraux de l’armée du Reich. On peut relever aussi le
brin d'admiration et le coup de chapeau des Américains pour
l'organisation et la science allemandes lors du tir des canons sur les
navires qui arrivent.
Seconde
critique. Hollywood, formidable machine de propagande, fait passer des messages
dans les dialogues. Exemple : dans le commando il y a Mallory et Stavros,
ce dernier a juré de tuer Mallory un jour ou l’autre. Pourquoi ? Mallory
raconte à Roy Franklin qu’un jour, il a été amené à laisser passer une
patrouille allemande qui devait évacuer des blessés et qui, sur la foi du serment, jura de ne commettre aucun
fait de guerre mais qui, en réalité, massacra la famille, femme et enfants, de
Stavros. Mallory, avec le visage angélique de Grégory Peck, déclare mot à mot :
"I still had some romantic notions
about fighting a civilized war" (…)"me and my stupid Anglo-saxon decency" (sic). Ce qui peut se traduire de la manière suivante :
"j’ai toujours eu une conception
romantique sur la manière de conduire une guerre civilisée. (…) moi et ma
stupide éthique anglo-saxonne"[2]. L’éthique anglo-saxonne ! parlons-en… génocide
des Indiens, esclavage et tueries des Noirs, massacre des Philippins, des
Japonais et, quelques temps après la parution du film, l’utilisation de l’agent
Orange sur les Vietnamiens… Les États-Unis et le droit de la guerre (Les Gi américains urinent sur le cadavre de leurs ennemis…) Là, parler de decency est, comment dire, indécent.
Un
dernier mot que j’emprunte à Jean de Baroncelli, célèbre critique
cinématographique, qui dénonce la philosophie de bistrot portée sur le thème de
"la guerre n’est pas jolie, pourquoi se bat-on, pourquoi l’humanité
n’est-elle pas gentille", Baroncelli le dit mieux : "Le film étant américain on pouvait craindre
un certain nombre d'épisodes sentimentaux et moralisateurs. Ils sont réduits au
strict minimum. Sans rime ni raison David Niven prend bien la peine de nous
expliquer pourquoi il n'aime pas la guerre. Personne ne l'écoute, et le speech
est de courte durée". Fermez le ban !
[2]
C’est "decency" qui pose
le plus de problèmes de traduction. Il y a le choix entre décence, convenances,
bonnes manières et, surtout, morale, éthique, philosophie morale.