Au programme du festival LUMIÈRE de Lyon 2012.
La
Nuit du chasseur est considéré comme
l'un des plus grands films de tous les temps. Beaucoup de choses ont été
écrites sur ce chef-d’œuvre, quelle peut bien être la valeur ajoutée de
l’article que je suis en train d’écrire ?
Ce
film condense toutes les interrogations qu’un progressiste peut avoir à l’égard
du monde anglo-saxon.
Il
est une charge formidable contre l’hypocrisie religieuse d’une large proportion
de protestants d’outre-Manche et d’outre-Atlantique. On sait que l’argent fut
au cœur de la Réforme.
Le
règne de Henri VIII Tudor tout entier se vit qualifier « d’âge du pillage »
et « l’évolution religieuse du pays se doubla, il faut bien l’avouer,
de menées assez sordides en vue d’un enrichissement personnel par le biais des
spoliations religieuses » ; un autre historien affirme que
« la dissolution et la suppression des monastères furent une
manipulation politique et financière déguisée, au début, en réforme religieuse ».
Auparavant, en Allemagne, il en fut de même. Voici l’aveu du roi de Prusse
Frédéric II, lui-même très proche de ses sous : « Si l’on veut réduire les causes du progrès
de la Réforme à des principes simples, on verra qu’en Allemagne, ce fut l’ouvrage
de l’intérêt ». Cette originalité est observée par les contemporains
étrangers ; ainsi la reine Christine de Suède (1654) : « Vous autres Anglais êtes des dissimulateurs
et des hypocrites (…) je crois qu’il y a en Angleterre beaucoup de gens qui
font profession de plus de sainteté qu’ils n’en ont réellement, espérant en
tirer profit ». À quoi Guillaume III d’Orange, Hollandais de naissance
mais nouveau roi d’Angleterre, fera écho quelques temps plus tard (1689) :
« ce pays (…) parle toujours de
religion mais en a certainement moins que vous ne sauriez le croire » (à
l’électrice de Hanovre). "L’argent est ici souverainement estimé, l’honneur et la vertu peu". Ainsi s’exprima Montesquieu,
par ailleurs laudateur des "libertés anglaises".
Les
WASP - white anglo-saxons-protestants - d’Amérique sont les héritiers de cette
tradition. Alexis de Tocqueville parle du « peuple le plus civilisé et j’ajouterai le plus avide du globe ». Le
sénateur Theodore Frelinghuysen
(1787–1862) (New Jersey, Église réformée hollandaise) qui s’opposa à la loi sur
le déplacement des Indiens, 1830, notamment par un discours de plus de six
heures qui est resté célèbre, vitupéra : « notre insatiable avidité de sangsues qui continue de nous faire hurler "Encore !
Encore !
" » .
Étrange
coïncidence, le film, La nuit du chasseur,
est tourné l’année même où la maxime « In
God We Trust » à imprimer sur le dollar-papier est approuvée par un
acte du Congrès. Mais dès 1864, elle figurait sur la pièce de 2 cents.
Religion et argent sont intimement mêlés chez les Anglo-saxons.
Les
jeunes lecteurs qui n’auraient pas vu le film ont compris qu’il y est question
d’argent. Voici d’ailleurs ce qu’en dit Wikipaedia : « Lors d'un court séjour en prison, le pasteur
Harry Powell a comme compagnon de cellule Ben Harper, un homme désespéré qui,
pour sauver sa famille, a commis un hold-up et assassiné deux hommes. Powell
cherche à faire dire à Harper où se trouvent les 10.000 dollars dérobés, mais
celui-ci ne cède pas. Le prêcheur fanatique se rend chez la veuve de Harper,
qui a été pendu. Willa Harper ne tarde pas à épouser l'homme d'Église, ne
voulant pas voir que ce dernier ne désire qu'une chose : faire avouer à
ses enfants, John et Pearl, l'emplacement du magot ».
C’est
en effet un homme d’Église, un pasteur, qui va harceler les deux enfants. C’est
un harcèlement criminel avec menaces de mort, utilisation d’un couteau terrorisant,
etc… Powell a toute une théorie sur ce couteau : il va jusqu’à citer l’Évangile "je ne suis
pas venu apporter la paix, mais l’épée" (Mathieu X-34). Son goût par trop visible pour l’argent avait fait
s’interroger Ben Harper dans sa cellule et il avait demandé au pasteur quelle
était son Église ? Powell répondit avec l’esprit du Malin « je prêche la religion qu’on a échafaudée, le
Tout puissant et moi». Autrement dit, il a créé sa propre Congrégation,
chose non rare chez les adeptes du dogme du sacerdoce universel mis en avant
par Luther. Powell n’a donc que l’Écriture à la bouche, il parle amour mais il ne pense qu’à l’argent. Le
début du film a prévenu le spectateur et donné le la en l’occurrence la parole de Jésus (Mathieu VII-15.20) "Gardez-vous des faux prophètes qui viennent
à vous vêtus en Brebis mais qui en dedans sont des loups".
Le pasteur est un serial killer : sa proie préférée
est la veuve de fraîche date, la veuve désemparée qui peut facilement succomber
à l’écoute de son baratin mielleux. Ce sera le cas de l’épouse de Ben Harper,
Willa, un peu sotte et naïve et qui ne s’aperçoit de rien. On découvre à cette
occasion que le pasteur a de gros problèmes de sexualité. Déjà, une séquence
l’a montré au cinéma visionnant un film exhibant une danseuse court vêtue, ça
le dégoûte, sa colère monte ainsi que la pulsion de mort et la lame de son
couteau qu’il a fait éjecter de son manche perce sa veste. Ayant épousé Willa,
il la repousse méchamment lors de ce qui aurait dû être la nuit de noces :
"pour moi, le mariage unit deux
esprits devant le Ciel !". Willa va dès lors sombrer dans le
mysticisme, elle fera amende honorable devant toute la paroisse, -curieuse
séquence où l’on voit son visage encadré par deux torches aux flammes
virevoltantes, on dirait une séquence de désenvoûtement-. Elle mourra dans son
lit, comme une sainte entourée d’un halo de lumière vive au cœur de la nuit
noire.
Fuyant le monstre, les
deux enfants montent dans une barque et descendent l’Ohio river. La comparaison avec Moïse dans son berceau sur le Nil
est explicite et dite dans les dialogues du film. Le garçon, John Harper, qui tient absolument à respecter la promesse
qu’il a faite à son père de ne pas dévoiler la cachette des 10.000 dollars, est
interprété par Billy Chapin. Merveilleux casting. L’enfant blond est à
l’évidence le WASP qui incarne l’avenir de l’Amérique. Il est White
de race pure - son père géniteur est un grand blond aussi (le rôle est interprété par Peter Graves alors âgé de 27 ans) - il est
courageux, plein d’initiatives… Certes son père a tué mais nous sommes en pleine crise des années 30' et comme dit
Jésus : "On juge
l’arbre a ses fruits" (Mathieu VII-15.21) et ayant engendré un si bon
fils, le père ne pouvait pas avoir mauvais fond. Néanmoins, avant d’assumer sa vie d’adulte, le fils a besoin de la
protection de la brave dame qui a recueilli le John-Moïse dont la barque s’est
échouée sur la berge : Rachel Cooper (définitivement
incarnée par Lillian Gish). L’affrontement entre Mitchum/Powell versus Gish/Cooper est un moment
d’anthologie.
Rachel
est imbibée de l’Écriture sainte comme un buvard. Elle aussi n’a que l’Évangile
à la bouche. Quelle différence avec le pasteur ? Ils disent la même chose.
Mieux, ils chanteront le même chant, l’un dans le jardin attendant sa
proie ; l’autre calfeutrée chez elle, le fusil dans son rocking-chair, comme Ma’ Dalton. La
différence vient du cœur. Rachel élève des enfants abandonnés comme une vraie
mère. Elle sait -elle le dit- qu’elle est utile en ce monde. Mais, en mettant
l’accent sur les œuvres, Laughton ne donne-t-il pas raison aux catholiques
plutôt qu’aux protestants pour qui seule compte la foi ? On ne lui en
voudra pas : mieux vaut de bonnes œuvres que des paroles qui cachent la
soif de remplir son coffre-fort.
La
fin du film montre la populace américaine qui brûle ce qu’elle a adoré. Après
avoir été subjuguée par le pasteur, la voici qu’elle veut le lyncher : It’s a long way to le
royaume de Dieu sur la Terre…
Mais
ce film pose encore une question : cette dénonciation de l’hypocrisie
essentielle à nombre de puritains, hypocrisie qui condamne les États-Unis à ne pas diriger le monde, voici
précisément un film américain réalisé par un Anglais qui se positionne du bon
côté, qui montre la bonté d’une Rachel Cooper. Les États-Unis ne sont-ils pas
le pays de ceux qui savent voir le mal qui est en eux et qui justement sont
aptes à donner l’exemple ?
Pilgrims Fathers et Puritans Fathers
Les États-Unis sont un Janus aux deux visages. D’où vient cette ambivalence ? Faut-il établir une distinction entre les Pilgrims Fathers et les Puritans Fathers ? Je pense que oui.
C’est E. Ryerson [1] qui donne l’explication,
comme par ailleurs l’historien F. Roz[2].
Tout le monde admet qu’il y eut deux colonies très distinctes en Nlle-Angleterre :
la colonie de Plymouth et celle de la Massachusetts Bay (Boston - Salem), qui
vécurent juxtaposées avant que Plymouth ne fût absorbée par Boston.
La colonie de Plymouth fut créée par les Pères
Pèlerins, les Pilgrims Fathers, en
1620. "Pèlerins" parce qu’ils avaient quitté
l’Angleterre pour s’installer en Hollande, pays de la liberté religieuse together with the spirit of commerce
(p.3) avant de partir, après onze ans, pour le Nouveau Monde via une courte
escale à Plymouth. C’est l’épopée bien connue du Mayflower. Une compagnie hollandaise leur avait proposé de
s’installer dans la baie de l’Hudson, site de New Amsterdam, en son nom, mais
les Pèlerins préférèrent demeurer fidèles à la mère-patrie. Ces hommes avaient
appris en Hollande l’esprit de tolérance, ce sont eux qui remercièrent les
Indiens, ils étaient fidèles à la Couronne :
Les
débuts de la colonisation furent, en effet, difficiles et la moitié des
arrivants périrent du scorbut. Les Anglais ne durent leur salut qu'à
l'intervention d’une tribu d’autochtones qui leur offrit de la nourriture, puis
leur apprit à pêcher, chasser et cultiver du maïs. Afin de célébrer leur
première récolte, à l’automne 1621, le gouverneur de la toute jeune colonie,
William Bradford, décréta trois jours d'action de grâce, Three thanksgiving days. Les colons invitèrent alors le chef indien
Massasoit et quatre-vingt dix de ses hommes à venir partager leur repas avec
dindes sauvages et pigeons en guise de remerciement pour l'aide apportée. Comment expliquer ce paradoxe, scandaleux
pour l’esprit, entre ce repas de remerciements fraternel et le génocide qui
commence quelques années plus tard, en 1636, avec le début de la Guerre des Pequots, tribu qui sera quasi exterminée ?
Comment expliquer ce qui apparaît comme une tricherie, une traitrise, une
fourberie, que sais-je ?
"They were honourable and faithful to their treaty engagements with the
aborigines as they were in their communications with the Throne » et Ryerson ajoute quelque chose de très important
pour la suite de l’histoire des Treize colonies :
« it was among the sons and
daughters of the Plymouth colony that almost the only loyalty in New England
during the American revolution was found".
"En 1628, une autre colonie puritaine,
celle du Massachusetts, était fondée à Salem, par John Endicott. (…). Sa capitale, Boston, future métropole de toute
la région, est fondée en 1630"[3]. Mais ces puritains-là ne
sont pas aussi purs que les précédents. Au-delà des péripéties, disons
simplement que les meneurs obtinrent une charte royale pour une compagnie à
vocation commerciale et de prosélytisme religieux qui servit en même temps de
couverture pour l’exil de puritains persécutés - c’est l’époque des premiers
rois Stuart suspects de crypto-catholicisme -.
"It was professedly a religio-commercial undertaking" écrit Ryerson et "the religious aspect of the
enterprise was presented under the idea of connecting and civilizing the
idolatrous and savage Indian tribes of New England".
Ces puritains s’administrèrent rapidement en prenant
de larges libertés avec la mère-patrie. Les membres du conseil d’administration
de la Massachusetts Bay Company résidaient tous en Nlle-Angleterre et au plan
religieux, tout lien était rompu avec the
Church of England. « Sous le
gouvernement de John Endicott, la fidélité à l’idéal puritain atteint les
proportions de la plus cruelle intolérance » écrit F. Roz. Quant à
l’apport de la "civilisation" aux Indiens idolâtres, il
prit, presque immédiatement, la forme de la guerre avec l’usage des méthodes
pratiquées en Irlande. Cet état d’esprit explique les cris de joie du révérend
Cotton Mather qui célèbre l’anniversaire du massacre du 26 mai 1637 "ce jour-là, il est probable que nous avons envoyé pas
moins de six cents âmes pequots en enfer"[4]. Nous sommes loin de la dinde partagée convivialement
au premier Thanksgiving !
La colonie de Plymouth disparut en 1690, absorbée
par celle de Boston.
"Si elle eut peu d’importance au point de vue politique, elle exerça, au
point de vue religieux et moral, une influence considérable …" (ROZ).
La suite montrera que c’est plutôt les Endicott et
les Cotton Mather qui façonnèrent l’Amérique mais il est vrai qu’il y aura
toujours un courant fidèle à la tradition des Pilgrims Fathers pour exprimer un autre point de vue, fût-il
minoritaire. On aura compris également que les Puritans Fathers sont les ancêtres des futurs Insurgents qui rompront définitivement les liens avec l’Angleterre
lors de la guerre d’Indépendance.
Les Puritains ont maintenu la tradition du Thanksgiving, chaque année les médias
français s’empressent de nous le rappeler. Mais ce n’est plus une commémoration
de l’accueil humanitaire des Indiens, c’est une fête religieuse qui remercie le
Dieu des Américains d’en avoir fait une puissance dominante. Pour les
survivants des Natives, les quelques
Indiens qui connaissent l’histoire de leurs différentes ethnies, c’est le jour
de la catastrophe nationale.
Pour conclure, Rachel Cooper, Theodore Frelinghuysen
et d’autres, bien sûr,mais minoritaires, sont les descendants spirituels des Pilgrims
Fathers, des Pères pèlerins. Le pasteur Harry
Powell est un épigone dégénéré des Puritans Fathers,
des pères puritains, majoritaires depuis longtemps et pour longtemps.
[1] "The Loyalists of
America and their times", vol. I., 2° edition, 1880, (ré-imprimé
en 1970).
[2]
Qui écrit par exemple, qu’un "adventurer"
vécut assez "pour voir le succès des Pèlerins et des
Puritains dans le Massachusetts".
[3]
F. ROZ (Institut de France) "Histoire
des Etats-Unis", Fayard éditeur, Paris, 1930, nouvelle édition 1938,
486 pages..
[4]
Ce massacre est connu sous le nom de Mystic
massacre, parce qu’il eut lieu le long de la Mystic River. Les Pequots vivaient dans le Connecticut et ont été
anéantis. Pas tout à fait, car H. Zinn nous signale qu’en 1972, un recensement
dénombra 21 indiens Pequots dans cet Etat de la Nouvelle-Angleterre. Lire H. Zinn, pp. 20-22.