Les TUDOR : Henri VII

publié le 11 sept. 2014, 03:52 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 27 août 2017, 02:05 ]

Vous avez bien lu : il s’agit d’Henri VII et non pas -pas encore - Henri VIII. D’où le titre :

 

L’ANGLETERRE AVANT LA REFORME

 

    Il me faut immédiatement montrer que l’Angleterre était préparée depuis des lustres à la séparation d’avec Rome. Voyez la citation de l'historien DELUMEAU. « Dès 1380 apparurent en Angleterre des projets de confiscation des biens ecclésiastiques (avec Wycliffe et ses disciples Lollards, JPR). (..). L'Angleterre avait (…) pris ses distances avec la papauté. Le roi décidait des nominations et gardait le temporel durant la vacance du bénéfice ecclésiastique. Bien avant le schisme d'Henry VIII, l’Église anglaise était devenue le chose du roi et elle n'était plus rattachée à Rome que par lui ». Les idées de Wycliffe et des Lollards Wycliffe & les Lollards XIV° siècle et ensuite sont diffusées depuis un siècle et demi, la politique tant intérieure qu’extérieure d’Henri VII – le père – est aussi décisive.

 

Le premier Tudor

   Vainqueur de la Guerre des deux roses, Henri Tudor devient roi d’Angleterre en 1485.

    Mon propos n’est pas, ici, d’écrire une biographie exhaustive, la fiche Wikipaedia d’Henri VII donne des renseignements utiles. Je voudrais m’attacher à ce qui a préparé la révolution d’Angleterre du XVI° réalisée sous le règne d’Henri VIII, le fils.

    Durant la seconde moitié du XV° siècle, le commerce extérieur anglais est en pleine ascension. Il concerne surtout les exportations de laine et de draps, exportations réalisées pour les deux tiers par des commerçants anglais. Ces commerçants ont une organisation professionnelle très ancienne, the Company of Merchant Adventurers of London, dont le statut a été renouvelé par une charte octroyée en 1505 par Henri VII. Sur le continent, la porte d’entrée des produits anglais était la place d’Anvers [1]. Ces exportations étaient alimentées par la laine des moutons élevés dans les fameuses enclosures mais aussi par le travail des manufacturiers. Dans son livre célèbre, l’Utopie, Thomas More dénonce la place exorbitante faite aux moutons dont les prairies clôturées évincent les terres arables où poussaient les céréales nourricières des hommes. Et cela en 1516. C’est dire que le "mal" est fait depuis déjà longtemps. On connaît l’aphorisme célèbre de More : "le mouton, chasse l’homme". La laine était, selon les dires de l’ambassadeur de Charles Quint à Londres, « la seule chose qui nourrit » les Anglais.

    L’élevage du mouton pour sa viande et sa laine est une spéculation commerciale, il n’est donc pas surprenant que les enclosures progressent autour de Londres, centre de consommation et, surtout, d’expédition maritime. Les comtés où les enclosures dominent sont ceux Hertford, Essex, Kent et Suffolk et Norfolk, autrement dit le Bassin de Londres. Il y a intégration économique entre la ville et sa campagne [2]. Concernant la manufacture de la laine, les rois d’Angleterre ont rapidement soutenu cette activité de main d’œuvre. Dès le XIV° siècle, les droits de douane à l’exportation étaient de 33% ad valorem pour la laine brute et de 2% ad valorem pour les draps. En 1489, Henri VII signe un acte qui fait réserver la laine anglaise aux manufacturiers anglais, les Clothiers. Très tôt, les artisans sont sous la dépendance de ces Clothiers qui sont à la laine anglaise ce que les marchands-fabricants étaient à la soierie lyonnaise : ils ne fabriquent rien, mais fournissent la matière première à l’artisan et lui rémunèrent le produit fini pour le commercialiser à l’exportation. En 1527, la guerre avec l’Espagne ébranlent toute la filière, en faisant chuter les ventes, et ce sont les Clothiers qui allèrent en délégation exposer leurs doléances au roi. L’industrie anglaise démarre avec Henri VII.

    Le rôle du roi Henri VII, père de celui qui engagera l’Angleterre dans la Réforme, est capital. Pour augmenter ces revenus générés par les droits de douanes, Henri VII essaya d’encourager les exportations, de protéger les industries nationales, d’aider la marine anglaise à l’aide de ces fameux Actes de navigation qui garantissaient le transport des marchandises anglaises par des navires anglais. Il tenta également de trouver de nouveaux marchés en finançant les voyages de découverte de Jean Cabot et fils. Par ses traités de commerce, comme le célèbre "Intercursus Magnus" signé en 1496, Henri VII établit une sorte de libre échange entre l’Angleterre et les Flandres ce qui eut des conséquences très importantes pour l’industrie lainière. Un second traité, signé dix ans plus tard, donna des privilèges encore plus grands aux marchands anglais, au détriment de ceux des Pays-Bas qui appelèrent par dérision ce traité "Malus intercursus"Henri VII a toujours utilisé sa diplomatie de façon à assurer l’enrichissement de son pays.

    Par ailleurs, il gouverna en président le plus souvent possible un Conseil de gouvernement dont les participants les plus influents étaient des juristes, des clercs ou des membres de la gentry classe très engagée dans la filière de la laine [3].

    Bref, et c’est là où je voulais en venir, Henri VII est, dans une large mesure, le père du nationalisme économique anglais. Il a puissamment préparé les esprits à la "révolution nationale" opérée par son fils. On ne saurait trop insister sur l’importance du moteur économique anglais. Toute l’histoire de l’Angleterre est celle d’une expansion [4] et c’est pour l’accentuer ou pour lui permettre de se réaliser que les Anglais effectueront les ajustements nécessaires qui seront les révolutions analysées ici.

"L’histoire de la transformation de l’Angleterre médiévale en Angleterre moderne pourrait fort bien s’écrire sous la forme d’une histoire sociale du commerce des draps anglais" écrit l’historien Trevelyan (Cambridge) [5].

    Avec cet auteur, on peut dire que

"pendant toute la Guerre des Deux-Roses, (puis) sous les règnes d’Henri VII et de Henri VIII, les marchands de drap entreprenants (Merchant Adventurers, JPR), les tisserands et les éleveurs de moutons produisirent et répandirent de la richesse parmi toutes les classes, hautes ou basses, grâce à leur seule initiative qui n'était soumise qu'à la protection et au contrôle de l'État. Ces hommes, grands fondateurs de chapelles au XVe siècle pour assurer le salut de leurs âme et perpétuer leur nom, montrant une forte tendance anti-cléricale au début de l'époque des Tudors, devinrent, pour la plus grande partie, des lecteurs de la Bible (traduite en Anglais depuis Jean Wyclif, 1382, JPR). Les plus riches d'entre eux, achetant des terres et contractant des mariages avec des familles de squires –gentry- dans le besoin, fondèrent de nouvelles «familles de comté »[6].

    Bref, on le devine, ces hommes étaient mûrs pour l’acceptation de la Réforme. Mais ils eurent une importance plus grande encore :

"C'est grâce à eux que la marine des Tudors puis des Stuarts put étendre sa loi sur les mers. Car l'un des principaux avantages dont jouissait l'Angleterre sur l'Espagne pour l'exploitation du Nouveau Monde, c'est qu'elle avait du drap à vendre en échange des produits de celui-ci, tandis que les Espagnols n'avaient rien à y envoyer que des soldats, des prêtres et des colons".

   Cet aspect des choses est fondamental. Pendant longtemps, très longtemps, les Anglais eurent une politique franco-centrée à cause des Plantagenet qui avaient hérité de presque toute la moitié ouest de la France actuelle ; Le roi d’Angleterre porta même le titre de roi de France. C’est une conséquence du désastre d’ Azincourt et, en 1431, le roi anglais Henri VI se fait sacrer roi de France à Paris. Avec Henri VII, l’Angleterre commence à se détourner du mirage français et à s’orienter vers le Grand large comme dira Winston Churchill. Cette politique sera toujours suivie par les Tudor. Les Stuart, au contraire, au XVII° siècle auront des politiques tournées vers l’alliance française, se mettant à dos tout le monde maritime britannique.

source des illustrations : http://free.sbooks.net/DH_Montgomery/Beginners_American_History/kindle.html

[1] Dès l’affaire du « divorce » entre Henri VIII et Catherine d’Aragon, tante de Charles Quint suzerain des Flandres, les marchands lainiers anglais eurent peur de perdre le marché anversois par un conflit « qui risquait d’entraîner le pays dans la ruine », cité par B. COTTRET, Henri VIII.

[2] Il en va de même dans les arrière-pays des ports de Newcastle et de Bristol mais c’est Londres et son bassin qui sont l’essentiel du système. Les privilèges de Londres sont nommément cités dans la Grande Charte de 1215. 

[3] D’après THE NEW ENCYCLOPAEDIA BRITANNICA, 15° édition, article Henry VII.

[4] Je parle de la période moderne de l’histoire anglaise, qui commence après la Guerre des deux roses. Pour ce qui concerne le Moyen-âge, l’historien Postan nous avertit : "au Moyen-âge, comme dans toutes les sociétés pré-industrielles, l’expansion (anglaise) fut discontinue et même spasmodique" (dans Histoire économique et sociale de l’Angleterre, au Seuil).

[5] TREVELYAN, Précis d’histoire de l’Angleterre des origines à nos jours, Payot, Paris, 1955, 512 pages.Page 189.

[6] TREVELYAN, Adaptation du texte de la page 190. Page 191 pour la citation suivante.

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