Le bel appétit de Fabien Roussel

par Paul Ariès, jeudi 13 janvier 2022

Une tribune de Paul Ariès Politologue, spécialiste de l’alimentation

Fabien Roussel a provoqué une tempête dans les marmites de l’élection présidentielle, à moins que ce ne soit dans le bénitier des bien-pensants en matière de mœurs de table en osant déclarer qu’ « Un bon vin, une bonne viande, un bon fromage : c’est la gastronomie française ». Ses détracteurs ignorent tout visiblement de l’histoire du communisme française, et plus largement de celles des gauches et des mouvements populaires.

Oui de Pierre Leroux (1794-1871), inventeur du terme de « socialisme » à Charles Fourier (1772-1837), père du « socialisme utopique » en passant par Gracchus Babeuf (inventeur du mot communisme) et les frères-ennemis Marx, Proudhon, Bakounine la bonne bouffe a toujours fait partie des traditions révolutionnaires françaises et internationales ! La gauche a hérité du personnage de Bon-temps qui court des XVe au XVIIIe siècle et non des durs-à-jouir. Fourier proposait même de lier socialisme et ce qu’il nommait la « gastrosophie » puisqu’il s’agissait d’apporter au peuple les « raffinements de bonne chère réservés aux oisifs ». Le but est d’organiser la voracité générale, de promouvoir la gourmandise source de sagesse… Faut-il rappeler que Paul Lafargue, gendre de Marx, bien connu pour son éloge du droit à la paresse, est aussi l’auteur d’un traité contre les falsifications alimentaires de la fin du XIXe siècle qui visaient déjà à faire bouffer au peuple des sous-produits (des os à la place de la viande) ? Le meilleur symbole de cette alliance de la table et de la révolution reste la fête de l’Huma qui célèbre l’alliance de la politique, de la musique et de la bonne chère.

Pire encore que cette ignorance crasse des rapports des gauches à la table, les détracteurs de Fabien Roussel l’accusent de marcher sur les plates-bandes de l’extrême-droite. Défendre « Un bon vin, une bonne viande, un bon fromage » ferait de vous un émule de la droite identitaire et de ses sbires comme Baptiste Marchais ou le sinistre Papacito… Bien au contraire, dans tous les domaines, ces viandards identitaires sont de faux-ennemis des végans car ils campent simplement sur l’autre face de la même problématique. Les uns diabolisent la viande, les autres la vénèrent, mais tous l’essentialisent, alors que la bonne question est de dire que la vraie alternative n’est pas entre les protéines animales et les protéines végétales mais entre d’un côté la production industrielle de ces protéines et de l’autre côte l’agroécologie, l’agriculture et l’élevage paysan. Les disciples de Zemmour sont par définition des idiots utiles de la malbouffe faute de remettre en cause le libéralisme. C’est bien le libéralisme qui conduit non seulement à la casse des cultures alimentaires mais à la souffrance animale avec le choix de la concentration dans des abattoirs géants.

Les détracteurs de Fabien Roussel ont en fait en tête toute autre chose que le sort des millions de Françaises et Français interdits de bonne table, faute de pouvoir d’achat.
Fabien Roussel a commis en effet un double crime de lèse-véganisme en défendant le droit pour les milieux populaires à manger aussi de la viande et du fromage. Le compte Twitter du PCF a choisi de répondre de façon moqueuse « Avant on reprochait aux communistes de manger des enfants, maintenant on leur reproche de manger de la viande. Y a du progrès. » Il faut aller plus loin : le scandale n’est pas en effet que Fabien Roussel ose parler de gastronomie mais de vouloir faire croire qu’il faudrait abandonner cette thématique à la droite identitaire, aux fascistes ! Cette polémique est révélatrice de l’air du temps auquel participe une partie des gauches. Ce n’est pas un scoop, les communistes (mais ils ne sont pas les seuls) sont du côté du manger « bon, propre et juste » comme dit le mouvement international Slow food, les parlementaires et dirigeants communistes ont aussi largement signé l’Appel pour la défense de l’élevage paysan et des animaux de ferme contre les adeptes des lundi-sans-viande, le Modef (dans lequel milite beaucoup de paysans communistes) a aussi signé cet Appel aux côtés notamment de la Confédération paysanne.

Ceux qui s’en prennent aujourd’hui à Fabien Roussel sont non seulement les idiots utiles de l’extrême-droite puisqu’ils attendent des gauches, notamment écologistes, qu’elles délaissent ce terrain aux partisans de Le Pen ou Zemmour, mais ils sont aussi les idiots utiles des biotechnologies alimentaires qui entendent bien imposer au bon peuple une alimentation fabriquée industriellement à base de cellules souches…

Fabien Roussel a donc raison de défendre le droit à la bonne bouffe pour tous/toutes.

Les gauches et les écolos ont même tort d’avoir trop délaissé ce terrain à l’extrême-droite. Je rêve que cette tempête connaisse un prolongement durant cette campagne et au-delà, que les candidats des gauches se prononcent ouvertement contre l’agriculture cellulaire : le capitalisme imposera d’abord la fausse-viande, le faux-lait, le faux-fromage, les faux-œufs, le faux-miel avant d’imposer les faux-fruits et faux-légumes comme le revendiquent les lobbies. Le faux-vin est également déjà dans les cartons de plusieurs grands groupes financiers. Je rêve aussi que les candidats des gauches s’accordent sur la gratuité des cantines, premier pas vers la gratuité de la restauration sociale et l’instauration d’une sécurité sociale de l’alimentation. Mais il ne s’agit pas de rendre gratuite la malbouffe des géants de la restauration collective mais d’utiliser ce passage à la gratuité pour construire une alimentation relocalisée resaisonnalisée, moins gourmande en eau, moins carnée et surtout carnée autrement, une alimentation issue de l’agroécologie et assurant la biodiversité, une alimentation servie à table pour lui rendre sa dimension essentielle symbolique de partage. Cette révolution de la table suppose un retour en régie municipale pour gérer les cantines mais aussi de créer des régies municipales fermières en installant des paysans chargés d’approvisionner les écoles, les EPHAD, les maisons de retraite en produits de qualité. Cela suppose aussi de rénover fondamentalement le métier de cuisinier en restauration collective car rien ne sera possible sans les personnels, sans surcroit de compétence et de démocratie. La lutte des classes se joue aussi à table. Alors prenons nos couverts !

Auteur de Une histoire politique de l’alimentation du paléolithique à nos jours. Vient de publier deux romans, Le meilleur des mondes végans (A plus d’un titre) et J’veux plus manger de viande (Golias).

https://www.humanite.fr/en-debat/fabien-roussel/le-bel-appetit-de-fabien-roussel-734381

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